© Alice Piemme
Les spectacles Du 2 au 26 mars 2017

L’Abdication

DE William Cliff

« Ne pas abdiquer

Dire en public L’Abdication de William Cliff est un acte poétique. Comme tout acte poétique, il prend ses assises dans la colère.

Dire en public L’Abdication de William Cliff est un acte politique.

Ah ! je suis révolté quand j’entends ce qu’on dit
à la radio ou que je vois ce qui s’écrit
dans les journaux ô rage ! ce temps me dégoûte
la dictature ne pourra sur nos personnes
exercer un pouvoir absolu car le cœur
refusera toujours même dans le malheur
qu’on veuille lui imposer ce qu’il doit penser

Il s’agit d’une page d’Histoire de Belgique, ce pays troublé. La Seconde Guerre mondiale voit le soupçon de collaboration plonger tout droit sur la tête du roi lui-même.

William Cliff met ce trouble en poème, en vers qu’on aimerait appeler alexandrins. Hybrides, ces vers de douze pieds sautent allègrement au-dessus de toute règle classique pour former un langage éminemment contemporain. Ruptures, rythmes cassés, diérèse ou pas, la lecture s’en avère redoutable. C’est ce heurt qui fait l’objet de notre démarche.
À contrario, la suavité des mots raconte une autre histoire, celle de deux hommes qui se sont aimés.
Un chant d’amour pour un pays éploré, une main tendue vers une réconciliation possible. L’histoire rattraperait-elle l’Histoire ? Le chagrin, immense, servira-t-il à construire la nouvelle Histoire rêvée ? »

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L'auteur

William Cliff

1

J’étais un enfant renfermé. Je ne comprenais pas pourquoi la vie, la vie humaine et animale (dans cette atmosphère de guerre des années 1940), m’était imposée. J’étais horrifié et ne voyais aucune façon d’échapper à cette horreur. Il fallait aller à l’école et craindre d’être puni, d’attraper des coups. Pour une raison que je n’ai jamais comprise, le frère Maximin me prit en grippe. Je devais rester debout dans le fond de la classe et recopier des leçons de catéchisme. Alors ma mère alla trouver le frère directeur qui appela le frère Maximin, lequel avoua le mauvais traitement qu’il m’imposait. Je quittai Gembloux et fus envoyé au Petit Séminaire de Basse-Wavre, en internat. Alors ma vie devint plus “facile”, parce que je n’étais “plus personne”, je me confondais dans la masse, sauf que je traînais beaucoup, je n’arrivais pas à faire mes devoirs et étudier mes leçons. Enfin, mes résultats devinrent si mauvais qu’on m’envoya au Collège de la Hulle à Profondeville (vallée de la Meuse), étrange établissement dirigé par un original (Louis Empain) qui voulait du bien à la jeunesse.

 

2

J’avais atteint la puberté, je sortais de l’enfance avec orgueil, j’émergeais d’un tunnel sombre où tout n’était que terreur.

Au Collège de la Hulle, on suivait le programme des athénées, c’est-à-dire que le latin passait au second plan et le français, au premier. Ainsi, j’appris l’existence de la “Littérature Française” et la suivais avec intérêt (et sans difficulté de compréhension puisque ces “gens”, les auteurs, avaient la bonne idée d’écrire dans une langue qui était la mienne depuis que j’avais incompréhensiblement balbutié mes premiers mots). Et là, je vis apparaître avec insistance le pronom personnel “je”. J’eus donc la révélation de ces êtres affublés de ce pronom et qui osaient en parler crânement, je découvrais le secret de leur existence, ils se révélaient à moi, et je me reconnaissais en eux. Alors j’entrepris de faire comme eux et de raconter les vicissitudes de ma vie personnelle. Entretemps, j’avais terminé mes humanités, mes “grandes vacances” étaient également terminées, et les vraies “vicissitudes” pointaient à l’horizon.

 

En effet, désormais, il ne s’agissait plus d’ouvrir le bec comme un petit oiseau mais bien de gagner sa vie et pouvoir nourrir sa femme et ses enfants, d’avoir un diplôme et trouver une place. Or je ne voulais faire que de la littérature. Mon père permit que j’entre aux Facultés de Namur, en Philologie Romane où je perdis pied sous l’avalanche des “matières”. Mais je n’osai pas l’avouer à mon père tellement cet homme me terrorisait. Au lieu d’aller au cours, j’errais dans les rues de la ville, je montais à la Citadelle, j’allais voir les bateaux qui entraient dans les écluses, ou bien je disparaissais dans un cinéma pour oublier, ou plutôt essayer d’oublier, l’horrible mensonge dans lequel je m’enfonçais. Mon bel orgueil gisait par terre. J’étais profondément malheureux.

 

3

Je ne vais pas à nouveau raconter ces péripéties puisque je l’ai déjà fait dans un poème composé de cent sonnets intitulé précisément Autobiographie (Paris, La Table Ronde, collection de poche “petite vermillon” laquelle fut portée au théâtre (Le Rideau de Bruxelles) dans une mise en scène de Frédéric Dussenne. Je désirais depuis longtemps raconter les difficultés de mon existence jusqu’à l’âge de trente ans quand j’obtins enfin mon diplôme et me mis à travailler par suite de hasards heureux qui me permirent de gagner de l’argent et de vivre un peu comme je le désirais. J’avais trouvé un petit logement bon marché dans le centre de Bruxelles où j’appris la grande ville (sinon la “grande vie”) et les angoisses de la déréliction, mais aussi les déportements délicieux de ce qu’on appelle l’amour.

 

4

C’est aussi à l’âge de trente ans que je composai mon premier recueil de poèmes qui fut (en partie) publié par Raymond Queneau aux éditions Gallimard : Homo Sum (1973). Sous l’influence du poète catalan Gabriel Ferrater, je m’étais mis à écrire de la poésie “réaliste”, c’est-à-dire une poésie faite avec des mots de tout le monde et qui raconte la vie ordinaire des gens comme vous et moi. Ce premier recueil fut suivi de deux autres de la même veine Écrasez-le (Gallimard 1976) et Marcher au Charbon (id. 1978). Ensuite, je commençai à voyager pour satisfaire une envie très ancienne, pour découvrir le monde et peut-être un bonheur qui ne me semblait pas se trouver dans mon pays. (cfr America et En Orient repris en poche chez Gallimard.) Or toujours un pessimisme noir imprégnait ma mentalité : influence de Gabriel Ferrater, lui-même influencé par Thomas Hardy, Robert Frost, Bertolt Brecht, Cesare Pavese…

 

5

Alors je me réveillai de mon “sommeil dogmatique”. Des amis rencontrés, remplis de bonne humeur et de joie de vivre, me secouèrent l’échine, et aussi J.-L. Borgès faisant dire à Walt Whitman : « J’ai chanté la vie et sa splendeur », et aussi Raymond Hull s’écriant : « Merci, Mon Dieu, de m’avoir fait en être, car il vaut mieux être en être que de ne pas en être. »

J’envisageai alors que le poète pouvait être autre chose que quelqu’un parlant presque uniquement de son “moi”. Et n’étaient-ce pas ce qu’avaient accompli les grands poètes grecs Eschyle, Sophocle, Euripide ? et tant d’autres comme Lope de Vega, Calderon de la Barca, Shakespeare, Marlowe, Corneille, Racine, Molière, Goethe, Schiller… Ces gens-là avaient composé un théâtre national où le peuple se reconnaissait et, dans cet événement collectif, communiait aux accents d’une langue splendide à un sentiment profond. Et cela n’était-il pas une sorte d’acte religieux ?

                                    Un “auto sacramental” ?

Ainsi, ayant dépassé l’âge de cinquante ans et très étonné d’être toujours “en être”, je me suis mis à rêver que je devais faire comme ces grands poètes. J’écrivis en alexandrins le drame national du roi Léopold III, et ce fut : L’Abdication. Ensuite, l’histoire fameuse de ces deux “belges” que furent Verlaine et Rimbaud : Les Damnés. Un jour, je vis à la télévision allemande Wallenstein de Schiller. Il y avait là un personnage qui retenait mon attention : Tilly, nom d’un village non loin de Gembloux et qui avait été acquis par la famille t’Serclaes au 16ème siècle. Grâce à la bibliothèque de La Louvière, je pris connaissance d’une biographie très détaillée du personnage et résolus d’écrire un drame à son sujet. Je fis même une randonnée à pied pour aller découvrir ce village et son église. Or m’étant perdu dans les champs, heureusement je rencontrai un homme à qui je demandai mon chemin. Alors, pointant son doigt vers l’horizon : « Tu vois ces poteaux électriques, là, me dit-il, et bien, tu suis ces poteaux, et tu y arrives ! » Mais arrivai-je par mon écriture à la hauteur de mon sujet ?

 

6

J’avais été intrigué par un confrère de mon père, un de ses collaborateurs, un Flamand, qui fumait tout le temps et arborait un air très déprimé. Cet homme me fascinait avec sa moue de j’en foutre. Un jour, je lui demandai ce qu’il pensait de la poésie. « C’est très beau la poésie, me répondit-il, tu lis un poème, et encore un poème, et encore un poème… il n’y a pas de continuité. » Le coup portait juste et me fit réfléchir. Ainsi me mis-je à concevoir le projet d’un poème long, et ce fut cette Autobiographie que j’eus beaucoup de peine à porter jusqu’à son terme mais qui s’est avérée une grande réussite parce qu’elle est imprégnée d’un bout à l’autre de vérité vécue. Ainsi j’ai conçu mes “tragédies” comme de longs poèmes que je m’efforçai de porter jusqu’à leur terme et dans lesquelles j’essayais toujours d’exprimer notre vérité vécue sous notre ciel si souvent pluvieux.

La dernière de ces tragédies met en scène Delphine Boël, la fille adultérine d’Albert II, roi des Belges qui abdiqua récemment. Je l’ai donnée à lire à Frédéric Dussenne mais il ne m’en a donné que de très évasives nouvelles.

Ainsi, nous allons, nous allons, tâtant le chemin du bout du pied, nous tombons, nous nous relevons tant bien que mal, et puis nous nous reprenons à marcher d’un pied plus ferme, jusqu’à nous perdre à nouveau dans des “champs d’épandage” (R. Queneau) desquels nous ressortons pour repartir et tâter d’un autre chemin.

La distribution

L’Abdication

De William Cliff
Mise en scène : Benoît Blampain
Avec Julien Coene et Dominique Rongvaux
et la participation de William Cliff ou Benoît Blampain ou Dolorès Oscari
Assistanat à la mise en scène : Stefan Ghisbain
Scénographie et costumes : Roberto Baìza
Musique : Julien Coene
Lumière : Julien Soumillon
Régie : Lily Danhaive
Photos : Alice Piemme

Une coproduction du Poème 2 avec Le Mesureur, cie de Théâtre, Hypothésarts et La Marlagne

Revues de presses

L’Abdication

PHOTOS

Détails des dates
  • Jeudi 2 mars 2017 à 20h
  • Vendredi 3 mars 2017 à 20h
  • Samedi 4 mars 2017 à 20h
  • Dimanche 5 mars 2017 à 16h
  • Jeudi 9 mars 2017 à 20h
  • Vendredi 10 mars 2017 à 20h
  • Samedi 11 mars 2017 à 20h
  • Dimanche 12 mars 2017 à 16h
  • Jeudi 16 mars 2017 à 20h
  • Vendredi 17 mars 2017 à 20h
  • Samedi 18 mars 2017 à 20h
  • Dimanche 19 mars 2017 à 16h
  • Jeudi 23 mars 2017 à 20h
  • Vendredi 24 mars 2017 à 20h
  • Samedi 25 mars 2017 à 20h
  • Dimanche 26 mars 2017 à 16h

Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Direction générale de la Culture, Service général des Arts de la Scène,
de la Loterie Nationale et de la Commune de Saint-Gilles

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